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La polémique Armstrong – Walsh – Ballester
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La polémique Armstrong – Walsh – Ballester

Même au cinéma sous l’égide de Stephen Frears (les Liaisons Dangereuses, The Queen, Tamara Drewe), Lance Armstrong fait polémique, via le prisme du tandem de journalistes qui ont chassé la vérité durant plus d’une décennie, Pierre Ballester et David Walsh. Le premier, zappé par Frears, a pourtant écrit trois livres avec le second, deuxième personnage du biopic consacré à l’ancien maillot jaune. Explications.

En 1999, le coureur texan gagne son premier Tour de France, un an après une édition marquée au fer rouge par le scandale de dopage ayant touché l’équipe Festina de Richard Virenque. Le cyclisme est dans l’œil du cyclone mais Lance Armstrong va vendre son Histoire de phénix et de rescapé du cancer, success story qui peut lui ouvrir les portes d’Hollywood. Elles s’ouvriront en 2015, mais pas pour une hagiographie.

Ayant vu son compatriote et rival américain terminer 3e derrière Marco Pantani et Jan Ullrich de l’édition 1998, Lance Armstrong est convaincu de pouvoir lui hisser atteindre le podium de la Grande Boucle en 1999. 4e de la Vuelta à l’automne 1998, le Texan est ensuite contacté par le nouveau directeur sportif de l’US Postal, Johan Bruyneel, jeune retraité du peloton cycliste où l’omerta règne sans partage  tout autant que l’EPO.

L’EPO est un élixir de puissance qui a propulsé Miguel Indurain comme maillot jaune en 1991, grâce aux conseils de Sabino Padilla et Francesco Conconi. Ce dernier, en 1993, fait la démonstration de la potion magique sur le mythique col du Stelvio dans une course de côte amateurs. A 55 ans, l’ancien médecin de Francesco Moser termine 5e de cette course devant la plupart des meilleurs amateurs d’Italie. Ironie du destin, Conconi, ami proche du prince Alexandre de Mérode (président de la commission médicale du CIO), participe à cette course tout comme un certain Hein Verbruggen, ancien représentant des barres chocolatés Mars devenu en 1991 président de l’UCI. Tel Ponce Pilate face au dilemme Barabbas / Jésus, Verbruggen va rester dans sa tour d’ivoire sur les rives du Lac Léman, protégeant jusqu’en 2005 Lance Armstrong et les imposteurs des différents maillots distinctifs du cyclisme : le jaune du Tour de France, le rose du Giro, l’amarillo puis l’oro de la Vuelta et l’arc-en-ciel du Championnat du Monde.

Protéger la poule aux œufs d’or et ne surtout pas ouvrir la boîte de Pandore, tel est le credo de Verbruggen qui se refuse à nettoyer les écuries d’Augias d’un sport gangréné jusqu’à la moelle par le fléau du dopage sanguin. Les uns après les autres, les Faust cèdent à la tentation de Mephistopheles, tel Andy Hampsten vainqueur en 1992 sur les pentes de l’Alpe d’Huez. Comment sinon, expliquer la quatrième place de Snow Rabbit ? Vainqueur du Giro en 1988 mais piètre rouleur, Andrew Hampsten finit ce Tour de France 1992 derrière Indurain, Chiappucci et Bugno nourris par Padilla et Conconi depuis 1991 à la potion magique EPO, potion magique qui permet de séparer le bon grain de l’ivraie. Malgré 137 km d’effort solitaire, Hampsten termine au pied du podium en 1992, passant du côté obscur de la force.

Trois ans plus tard en 1995, laminé au printemps 1994 par la Gewiss du docteur Ferrari sur les classiques ardennaises, un autre Américain protégé de Jim Ochowicz chez Motorola, Lance Armstrong, franchit à son tour le Rubicon par l’intermédiaire d’Axel Merckx qui lui présente le sulfureux médecin italien. Le dopage est inscrit dans l’ADN du peloton cycliste tout autant que l’omerta, alors pourquoi refuser ? Passant sans transition du régime pan y agua à l’EPO qui s’achète sans problème dans les pharmacies suisses ou italiennes, Lance Armstrong a l’ambition viscérale de dominer ce sport de tradition européenne, et l’Américain gagne la Flèche Wallonne en 1996, deux ans après avoir vu la Gewiss atomiser la concurrence sur cette classique ardennaise, Michele Ferrari brisant le totem de l’EPO dans une conférence de presse devenue mythique pour la célèbre citation du docteur italien sur le jus d’orange.

Alors résident au lac de Côme, le champion du monde d’Oslo en 1993 noue une relation privilégiée avec Ferrari, l’homme qui a façonné Tony Rominger depuis 1992 dans son laboratoire azuréen du col de la Madone. Le Texan bat en juin 1999 le record officieux du coureur suisse, 31’25’’ pour le Zougois, 30’47’’ pour l’Américain.

Maillot jaune sur le prologue du Puy-du-Fou, Armstrong le reprend à Jaan Kirsipuu après le chrono de Metz qu’il écrase de façon hégémonique tel Miguel Indurain ou Jan Ullrich, les deux références du CLM sur la décennie écoulée.

Le meilleur classement du rescapé du cancer avant 1999 était une anonyme 36e place avec Motorola en 1995, pour  trois abandons en 1993, 1994 et 1996. En 1994, Armstrong prenait six minutes derrière Indurain entre Périgueux et Bergerac, et ne montra guère de progrès en 1995, loin derrière les ténors du peloton, les Indurain, Zülle, Riis, Pantani, Virenque et autres Rominger.

Brisé dans son ascension par le cancer, le phénix Armstrong s’envole à Sestrières, après une démonstration de force face à Alex Zülle, Ivan Gotti, Laurent Dufaux, Abraham Olano, Fernando Escartin et Richard Virenque. Protégé par Tyler Hamilton et Kevin Livingston dans le col du Galibier, le maillot jaune dresse la guillotine dans l’ultime pente de l’étape reine du Tour de France, orphelin d’Ullrich et Pantani.

En salle de presse, certains journalistes n’y croient pas, dont David Walsh. C’est un mirage, et non une oasis dans le désert de ce faux Tour du Renouveau promis en 1999 par Jean-Marie Leblanc afin de pérenniser une épreuve en grand danger.

Petit à petit marginalisé par ses enquêtes sur le dopage à L’Equipe, le journaliste français Pierre Ballester noue une relation amicale avec son collègue anglais du Sunday Times, David Walsh.

Ce dernier pense tenir en juillet 2001 un scoop sur les relations entre Michele Ferrari et Lance Armstrong, ce qui aura pour conséquence de faire revenir Greg LeMond sur son soutien à son cadet de dix ans.

A force de tutoyer la perfection chaque été sur les routes de France et de Navarre, Armstrong renforce la suspicion à son égard, l’épée de Damoclès reste au-dessus de lui. Très controversé, le Texan s’attire les superlatifs de ses admirateurs tout comme les foudres de ses détracteurs.

En 2004, quelques semaines avant sa 6e victoire consécutive sur le Tour de France, Lance Armstrong voit les deux journalistes jeter un pavé dans la mare avec un livre choc L.A. Confidential, qui révèle un certain nombre de secrets du champion.

Car Armstrong vit dans le secret, tel un parrain, menace et fait chanter tous ceux qui peuvent faire tomber le château de cartes et lézarder l’édifice.

Quittant la scène en 2005 après un septième maillot jaune consécutif, Lance Armstrong n’aura été menacé que deux fois sur septennat d’imposture : en 2000 à Courchevel et Morzine par Marco Pantani, effet boomerang étant la conséquence directe du cadeau empoisonné offert au Pirate italien sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, mais surtout en 2003 à Cap Découverte et au Plateau de Bonascre par le phénix allemand Jan Ullrich, plus fort que jamais sous le maillot cyan de la Bianchi.

Jamais vaincu en sept ans, l’ancien médaillé de bronze des Jeux Olympiques de Sydney 2000 revient en 2009 dans la fosse aux lions, chez Astana où il cohabite de façon explosive avec Alberto Contador sous l’égide de Johan Bruyneel.
Son retour et son veto irrévocable face aux accusations de dopage révulsent notamment Floyd Landis, qui aider l’USADA à faire éclater une vérité nauséabonde que les Européens n’auront jamais su faire jaillir. Redescendu dans l’arène des gladiateurs, Armstrong se fait mordre dans la fosse aux lions et se reprend en pleine face le boomerang du dopage qu’il avait su juguler avec talent et vice jusqu’en 2005, avec l’aide de Johan Bruyneel, Bill Stapleton, Michele Ferrari et Hein Verbruggen. L’USADA sonne le tocsin à la place des Européens en août 2012, et contraint l’UCI à trahir Armstrong pour sonner le glas de son palmarès usurpé, et à implicitement reconnaître la bienveillante complicité d’Hein Verbruggen. Mais sans l’USADA, jamais l’UCI n’aurait dynamité le système Armstrong … Pris au piège de l’USADA, l’UCI a réagi dans un engrenage politique, pour soigner sa communication et se garder une éthique bien hypocrite.

En 2012, l’instance américaine prouve la culpabilité de Lance Armstrong dans un système de dopage avec l’US Postal. Banni ensuite par l’UCI de tous ses résultats depuis le 1er août 1998, le Texan perd donc ses sept victoires dans la Grande Boucle et sa médaille de bronze des Jeux Olympiques de Sydney, avant d’avouer chez Oprah Winfrey en janvier 2013. Le film envisagé jadis par Frank Marshall avec Matt Damon se fait finalement à Hollywood sur le thème du héros déchu par Stephen Frears avec Ben Foster dans le rôle-titre.

Mais The Program, qui se base sur Seven Deadly Sins, le livre de David Walsh, occulte tout le travail effectué au sud de la Manche par un certain Pierre Ballester, auteur de trois ouvrages avec Walsh : L.A. Confidential en 2004, L.A. Official en 2007 et le Sale Tour en 2009. Jeter aux oubliettes Pierre Ballester d’un film sur Lance Armstrong, c’est occulter la vérité.

Paria au sein du quotidien L’Equipe, ce dernier a été victime des liens consanguins entre le journal et le Tour de France, tous les deux propriétés du célèbre groupe Amaury. Dénoncer de façon trop vigoureuse le dopage cycliste dans L’Equipe revient à couper la branche principale sur laquelle le journal est assis, puisque le Tour de France est un catalyseur des ventes du quotidien à chaque mois de juillet, où la magie opère sur le public malgré les scandales.

Cependant le quotidien avait sorti le 23 août 2005 un énorme scoop, Le Mensonge Armstrong, après avoir obtenu la preuve d’un contrôle positif à l’EPO sur un échantillon d’urine appartenant au maillot jaune de l’édition 1999.

À partir de 1998, Pierre Ballester se consacre principalement aux enquêtes sur le dopage. Ses articles dérangent au sein de la rédaction du quotidien sportif français. En 2001, il est le nègre de Willy Voet pour le livre Massacre à la chaîne qui révéla les dessous du cyclisme et déclencha une polémique. Puis celui de Bruno Roussel Tour de Vices, de Jérôme Chiotti De mon plein gré. L’ensemble lui permet d’avoir une lecture globale des coulisses du cyclisme. Il est licencié par son employeur, L’Équipe, pour s’être contenté d’un accord verbal pour coécrire De mon plein gré et d’avoir voulu mettre au jour les pratiques douteuses et conniventes de certains de ses confrères.

Comment Stephen Frears, réalisateur scrupuleux d’autres faits réels dans The Queen sur la gestion du deuil de Lady Diana par Tony Blair et la reine Elizabeth, a-t-il pu mettre de côté un personnage aussi central que Pierre Ballester, poil à gratter de Lance Armstrong ?

Comment ignorer les journalistes français sur une épreuve certes devenue universelle mais organisée depuis 1903 dans l’Hexagone, malgré les départs à l’étranger (2002 à Luxembourg et 2004 à Liège sous le septennat Armstrong) ? Dans cette France que le champion texan a fuit en 2001 pour déménager de Nice à Gérone, continuant sa migration vers l’Est, lui qui avait vécu près du lac de Côme avant de séjourner sur la Riviera française.

Dans cette France où Lance Armstrong craignait pour sa sécurité, à la façon d’un autre Goliath du cyclisme, Eddy Merckx, terrassé par le coup de poing de Nello Breton en 1975 sur les pentes du Puy-de-Dôme. La tension était palpable pour le maillot jaune américain en 2002 sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, Armstrong fut le premier coureur à prendre un garde du corps sur la Grande Boucle, lui qui redescendait des cimes vers la vallée en hélicoptère.

Ce n’est pas faire preuve de chauvinisme que d’affirmer que L’Equipe possède un lien viscéral avec le Tour de France, bien plus que le Sunday Times, l’employeur de David Walsh ? Certes Jacques Goddet portait dans le temps un chapeau colonial digne de Sir Alec Guinness dans le Pont de la Rivière Kwaï. Mais le maillot jaune renvoie à la couleur des pages de L’Auto, ancêtre de L’Equipe et interdit de publication après l’Occupation allemande, coup d’arrêt posthume à l’entreprise d’Henri Desgrange. Ce n’est donc pas un réflexe pavlovien que de crier à gorge déployée un petit Cocorico pour Pierre Ballester, rejeté par L’Equipe et qui n’a même pas été réhabilité par Stephen Frears … Ce n’est pas faire injure et enlever au mérite de David Walsh que de rappeler que ce long voyage vers la vérité s’est fait à deux, avec un Irlandais (David Walsh) et un Français (Pierre Ballester), comme Phileas Fogg et Passepartout avaient voyagé dans le Tour du Monde en 80 jours de Londres à Londres via Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Hong Kong, Yokohama, San Francisco, New York et Londres. Dans le film de Stephen Frears, Passepartout alias Pierre Ballester reste à Savile Row, privé de la lumière, privé de l’Eurostar entre Paris et Londres, restant à quai à Waterloo Station voire dans le tunnel sous la Manche ? Waterloo Station, en écho au nom de cette défaite française de 1815, Napoléon étant vaincu par la coalition de l’Anglais Wellington et du Prussien Blücher. Waterloo Station, remplacée par Saint-Pancras en 2007, année où Londres accueille le grand départ de la Grande Boucle, en souvenir de l’entente cordiale de 1904 entre la France et la Grande-Bretagne. Waterloo Station qui avait son antidote parisien via la gare d’Austerlitz, en écho au soleil de 1805 pour la plus belle victoire de Napoléon … Ayant pris le bon wagon, David Walsh arrive Gare du Nord avant de prendre la direction de la Gare de Lyon, direction le Sud et le montagne pour suivre dans les cols pyrénéens et alpestres le Train Bleu de l’US Postal, après une halte à l’autre Train Bleu, le restaurant Belle Epoque filmé par Luc Besson dans Nikita (1990). Pierre Ballester, lui, aura pris l’Eurostar suivant, et dînera seul au Terminus Nord, face à la gare du Nord où Matt Damon, qui n’aura jamais joué Lance Armstrong, avait démarré sur les chapeaux de roue dans la Mémoire dans la Peau (2002), incarnant Jason Bourne l’espion amnésique et donc privé de sa mémoire, une mémoire dont le cyclisme doit faire preuve pour combattre ce fléau qui a terrassé feu Tom Simpson en 1967 au Mont Ventoux. A défaut d’avoir joué le cycliste texan, Damon aura incarné le capitaine des Springboks, François Pienaar, immortalisé par cette photo avec le président Nelson Mandela lui remettant la Coupe Webb Ellis après leur victoire de 1995 à la Coupe du Monde de rugby organisée en Afrique du Sud. Ironie du sort pour Damon, ce trophée dans l’œil du cyclone du dopage au vu des mésaventures de plusieurs des Boks, même si Clint Eastwood n’aborde aucunement cet aspect dans Invictus (2010), film consacré à la personnalité hors normes de Nelson Mandela, incarné par Morgan Freeman génial …

Certes, Stephen Frears est britannique, certes la Perfide Albion a emporté deux maillots jaunes avant le tournage du film titré alors Icon (Bradley Wiggins en 2012 et Chris Froome en 2013), mais ne voir le sujet que d’un œil uniquement anglo-saxon a de quoi choquer. A l’omerta cycliste se succède via un prisme nauséabond une omerta scénaristique qui rappelle certains raccourcis trop faciles d’Hollywood. Cela peut se comprendre pour simplifier le scénario et fluidifier la narration, mais occulter des pans entiers de l’enquête Armstrong ne joue pas en faveur d’Hollywood et du scénariste John Hodge, auteur des scripts de Trainspotting (1995) et Petits meurtres entre amis (1994) pour Danny Boyle. Ironie du destin, le scénariste de The Queen, autre film de Stephen Frears inspiré de faits réels, n’est autre que Peter Morgan, également crédité des scénarios de Frost / Nixon (2008), le Dernier Roi d’Ecosse (2006) mais surtout de Rush, excellent film (2013) sur le duel d’anthologie entre James Hunt et Niki Lauda pour le titre de champion du monde de F1 en 1976, bras de fer filmé sous la caméra de Ron Howard. Quelle odieuse et navrante censure que de mettre sous conclave Ballester, Vayer et autres Mondenard dans le Cercle des Témoins Disparus.

C’est huit ans de partenariat piétiné, dénonce Pierre Ballester qui, avec les éditions La Martinière, a décidé de demander des comptes à Studio Canal, le producteur et distributeur français du film de Stephen Frears. Vendredi 11 septembre 2015, cinq jours avant la sortie française du film, leur avocat Thibault de Montbrial a adressé une lettre de mise en demeure à Studio Canal pour leur demander dans quelles conditions ils entendaient dédommager le grave préjudice subi par ses clients.

La France est le socle géographique d’une Histoire dont elle est même sortie, le lieu du crime de ce Cluedo cycliste dont on exclut volontairement des pions centraux, la France, à la fois épicentre du séisme et terre hostile pour Armstrong qui a conquis sept maillots jaunes, comme sept péchés capitaux, ceux décrits par David Walsh, journaliste mis en lumière par le film The Program, qui efface de l’Histoire son alter ego Pierre Ballester, tout comme Antoine Vayer l’ancien entraîneur de Festina devenu un spécialiste des pamphlets anti-dopage, le même traitement d’oubliettes étant réservé au docteur Jean-Pierre Mondenard. De même, on occulte complètement des coéquipiers que Frankie Andreu et Floyd Landis avec qui la relation s’est dégradée : Tyler Hamilton, Jonathan Vaughters ou encore Cédric Vasseur, sans parler de l’idole d’adolescence du champion, Greg LeMond. Le rôle plus qu’ambigu de l’UCI et d’Hein Verbruggen est à peine évoqué, guère plus pour l’USADA dont le directeur Travis Tygart aura réussi l’exploit de faire sauter le verrou de Fort Knox, Lance Armstrong étant refugié dans une forteresse juridique qu’il croyait invincible, telle une caverne d’Ali Baba. Mais le chef des voleurs a été trahi par une partie de sa quarantaine de complices, et Ali Baba Tygart a pu récupérer le précieux sésame.

Sur le film en lui-même, le jugement est subjectif mais il manque ce supplément d’âme qui offre des montagnes russes d’adrénaline comme dans d’autres films de sport, tel Rush en 2013. L’acteur principal (Ben Foster) ne convainc pas même si Guillaume Canet et Denis Ménochet s’en tirent correctement en Michele Ferrari et Johan Bruyneel, Dustin Hoffmann est greffé au film en clin d’œil au projet avorté des années 80 porté par Michael Cimino, on fait un autre clin d’œil à Matt Damon & Jake Gyllenhaal pressentis pour incarner L.A. à l’époque où le septuple maillot jaune était encore un héros et non un imposteur déchu an rang de paria.

A la décharge de Stephen Frears, le biopic n’est pas un exercice facile, même si certains réalisateurs ont plutôt réussi tels David Fincher sur le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, (The Social Network en 2010), Clint Eastwood sur Nelson Mandela et François Pienaar (Invictus en 2010), Morten Tyldum sur l’informaticien Alan Turing qui parvint à casser le code allemand d’Enigma (Imitation Game en 2015), Martin Scorsese sur le trader fou Jordan Belfort (Le Loup de Wall Street en 2013), d’autres moins (Sacha Gervasi avec Hitchcock, Steven Spielberg avec Lincoln, Clint Eastwood avec J.Edgar sur Hoover)

On enchaîne donc les moments les plus connus, la Flèche Wallonne 1994 et le triplé Gewiss estampillé Docteur Ferrari avant la célèbre conférence de presse sur l’EPO (amputée de la comparaison avec le jus d’orange), la fameuse scène de la chambre d’hôpital d’Indianapolis où la boîte de Pandore s’ouvre devant Betsy Andreu effarée, l’arrestation de Willy Voët par la douane française à la frontière belge ce qui déclenche l’affaire Festina en juillet 1998, l’étape de Sestrières 1999 (très mal filmée, sans pluie ni respect du scénario de l’étape, où Armstrong ne rattrapa que deux coureurs avant de gagner dans la cité piémontaise, en l’occurrence Ivan Gotti et Fernando Escartin), la célèbre conférence de presse du Tour de France 2001 où Armstrong fait les questions et les réponses, la vendetta sur Filippo Simeoni pendant le Tour 2004, le discours aux cyniques à Paris en 2005, le Tour du come-back en 2009, le fameux tweet d’Armstrong posant dans son salon avec ses 7 maillots jaunes comme pour mieux narguer l’USADA et l’UCI, l’interview chez Oprah Winfrey en janvier 2013 … Mais cela n’empêche pas les erreurs, le mariage de Lance et Kristin Armstrong étant de 1998, donc antérieur à la première victoire du Boss dans le Tour.

On aurait pu choisir d’autres moments, la première course en 1992 à San Sebastian marquée par une humiliante dernière place sous la pluie et surtout sous la risée des supporters basques, le jeune Armstrong étant esseulé dès l’Alto de Jaizkibel. Ou le titre mondial d’Oslo en 1993 gagné sous la pluie devant Miguel Indurain. Ou la fameuse guillotine de l’Alpe d’Huez en 2001 contre Jan Ullrich, avec ce regard de tueur montrant tout le killer instinct du Texan. Ou le scoop au vitriol de L’Equipe du mardi 23 août 2005, suite l’enquête de Damien Ressiot. Ou encore la fameuse scène du restaurant d’Aspen (Colorado) où Lance Armstrong et Tyler Hamilton avaient failli en venir aux mains.

Que Frears se soit concentré sur le personnage d‘Armstrong est logique, car plus encore qu’Indurain, Pantani, Froome, Contador, Andy Schleck, Alex Zülle ou Jan Ullrich, il incarne le dopage des années EPO, de par ses 7 victoires, sa personnalité complexe, sa soif de pouvoir sans limites, sa façon d’avoir cannibalisé le Tour de France durant des années … Personnage hollywoodien rongé par le complexe d’Œdipe de l’absence de ce père (Gunderson) dont il n’a même pas gardé le patronyme, Lance Armstrong faisait lui-même référence à Disney et Hollywood après sa victoire inaugurale de 1999. Le Graal s’est mué en calice que le champion a bu jusqu’à la lie, laissant une jachère temporelle dans le palmarès de la Grande Boucle, marquée au fer rouge par l’usurpateur venu d’outre-Atlantique, l’homme qui avait fait fructifier la poule aux œufs d’or bien plus que les coureurs européens, sous la bienveillance de l’UCI.

Le mieux pour les fans de Stephen Frears est de se tourner vers un autre personnage complexe du réalisateur britannique, le vicomte de Valmont interprété avec virtuosité par John Malkovich en 1988 (Les Liaisons Dangereuses). Le mieux pour ceux qui veulent voir un autre long-métrage plus fiable sur l’ancien leader de l’US Postal est sans doute de mater dans son canapé Le Mensonge Armstrong d’Alex Gibney, excellent documentaire sur le champion du monde d’Oslo 1993. Ou alors de lire des livres, ceux de David Walsh mais aussi… Pierre Ballester !

  1. avatar
    17 novembre 2015 a 11 h 41 min

    Sur le film en lui-même, en dehors du fait qu’il ignore complètement Pierre Ballester et le volet français de l’enquête, assez décevant, ça enchaîne les scènes mais sans âme finalement …

  2. avatar
    19 novembre 2015 a 15 h 41 min

    Malheureusement c’est une tendance générale dans les films que d’omettre des pans importants d’une histoire, (Michael) quelle qu’elle soit. (<- y avait une blague là! )

    Par exemple dans la trilogie Bourne au cinéma (La mémoire dans la peau), ils ont complètement escamoté Carlos le Jackal, qui est l'antagoniste principal de Bourne. Du coup ça dénature beaucoup les films.

    L'autre exemple qui me vient en tête est le film Hannibal avec Anthony Hopkins et Julianne Moore. Ils ont changé la fin car dans le livre, Lecter et Starling s'allient et deviennent même amants. Dans le film elle essaie de l'appréhender.

    Évidemement ces deux exemples sont fictifs, alors que le car de Ballester est bien réel. C'est clair que c'est insultant et incompréhensible de l'avoir volontairement ignoré. Je ne sais pas s'il a pu toucher une partie des droits malgré tout, directement ou indirectement.

  3. avatar
    19 novembre 2015 a 16 h 29 min

    Salut Fabrice,

    je ne sais pas où on est la procédure judiciaire intentée par les éditions La Martinière au nom de Pierre Ballester, qui par contre vient de gagner face au rugbyman Philippe Sella.

    Pour Hannibal, je ne savias pas, je l’ai vu (pour la 1re fois) le WE dernier, clairement moins bon que le Silence des Agneaux même si la fin est géniale, un vrai déchaînement de violence.

    Perso ça ne me dérange pas qu’on simplifie / adapte une histoire réelle tant qu’on ne cache pas des pans entiers du récit ou qu’on ne prend pas parti de façon trop ostentatoire.

    A ce titre, les films récents Rush (sur le duel Hunt / Lauda de 1976) et Senna étaient exemplaires je trouve.

    Dans The Program, il y a ce petit côté nauséabond à la Michael Moore qui ne prend que ce qu’il veut au lieu de donner une vision globale …

  4. avatar
    19 novembre 2015 a 16 h 40 min

    On peut aussi citer le blockbuster hollywoodien “Troie” avec d’énormes différences entre le film de Wolfgang Petersen (2004) et l’Iliade d’Homère … Cela m’avait choqué en tant que fan de mythologie grecque.

    A l’inverse, parmi les bonnes adaptations de fictions ou biographies je trouve :

    - La Cérémonie de Claude Chabrol (roman de Ruth Rendell)
    - Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese (biopic de Jordan Belfort)
    - Mesrine, l’Instinct de Mort / Mesrine, l’Ennemi Public n°1 de Jean François Richet
    - Amadeus de Milos Forman (pièce de Peter Shaffer sur W. A. Mozart)
    - les Incorruptibles de Brian de Palma, sur le duel Al Capone / Eliot Ness
    - la Firme de Sidney Pollack (roman de John Grisham)
    - l’Affaire Pélican de Sidney Pollack (roman de John Grisham)
    - la French de Cédric Jimenez, au sujet de la traque du clan Zampa par le juge Michel
    - Goldfinger de Guy Hamilton (roman de Ian Fleming)
    - James Bond contre Dr No de Terence Young (roman de Ian Fleming, le seul que j’ai lu avec le précédent)
    - les Dix Commandements de Cecil B. De Mille
    - Spartacus de Stanley Kubrick

    Quant au maître (Alfred Hitchcock), je le vois mal avoir pris de gros raccourcis sur les romans de Patricia Highsmith (Inconnu du Nord Express) ou de Daphné du Maurier (Rebecca).

    Idem pour Kubrick avec Stephen King (The Shining) vu son obsession du détail plus que perfectionniste …

  5. avatar
    19 novembre 2015 a 18 h 39 min

    Salut Axel:

    “Cela m’avait choqué en tant que fan de mythologie grecque”: je n’aurais jamais deviné que tu étais fan de mythologie grecque :P

    Pour Amadeus de Milos Forman, le principal problème vient du fait que Salieri est dépeint comme jaloux et envieux de Mozart, conspirant pour s’attirer une partie de sa gloire, alors qu’il ne semble pas avoir été le cas en réalité.

    Évidemment je suis d’accord avec toi sur la nécessité de tronquer les romans pour les rendre filmables. Certains y gagnent au change, par ex. Le seigneur des anneaux ou Harry Potter. Cependant presque toujours j’aime les détails et longueurs présents dans les livres.

    À ce sujet j’ai récemment le “The Martian” qui donne beaucoup d’explications sur le pourquoi et le comment de chaque action du protagoniste, et qui apparamment (et évidemment) sont absents du film qui vient de sortir (Matt Damon dans le rôle principal).

    Tu ne précises pas si tu as lu Hannibal; si ce n’est pas le cas, je te recommande sa lecture car le côté gore, presque le seul présenté dans le film, est largement contrebalancé par les nombreuses descriptions du raffinement et de la culture de Lecter. De plus, on y voit mieux les abus et la corruption du FBI et de la police qui conduisent Starling à leur tourner le dos et pactiser avec Lecter à la fin.

  6. avatar
    20 novembre 2015 a 12 h 45 min

    Salut Fabrice,

    Non pas lu Hannibal je ne savais d’ailleurs même pas, avant que tu ne l’évoques dans ton post, que c’était un roman !

    Pour Amadeus, oui c’est trompeur sur Salieri en effet, mais pas sur Mozart qui reste le perso principal du récit.

  7. avatar
    12 décembre 2015 a 0 h 34 min
    Par Nicolas

    Ce n’était pas la peine de faire un film sur cet escroc, encore un réalisateur super créatif d’Hollywood.

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