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Catch au féminin : de la régression à l’évolution (1ère partie)
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Catch au féminin : de la régression à l’évolution (1ère partie)

Depuis 2015, la WWE, principale fédération de catch dans le monde, tente de redorer son blason en apportant une meilleure visibilité aux sportives de ses programmes grâce à la « Women’s Revolution ». Une ambition poussée à son paroxysme le 28 octobre prochain avec le premier pay-per-view entièrement réservé aux catcheuses dans l’histoire de la compagne, « WWE Evolution ». L’occasion d’aborder la réelle évolution de la femme dans le royaume de Vince McMahon, et de juger si la division féminine a réellement réussi à percer dans un programme où la masculinité hégémonique fait rage.

La femme face à la masculinité hégémonique

Le rôle des femmes face à la masculinité hégémonique dans le catch ne peut être ignoré. Alors que la division féminine a souvent été placée dans le bas des cartes du catch mainstream, la WWE tente aujourd’hui de se racheter, en témoigne le récent recrutement de Ronda Rousey, médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Pékin en 2018 et ancienne UFC Women’s Bantamweight Champion, désormais au Hall of Fame de la compagnie de MMA. Mais l’arrivée de la star mondiale est-elle suffisante pour permettre à la WWE de placer les femmes en haut de l’affiche comme elle le fait si bien avec les hommes ? C’est ce que nous verrons par la suite. En attendant, force est de constater que le sexe féminin a eu du mal à se faire une place digne de ce nom aux yeux du grand public.

Pour étudier le sujet, il convient d’aborder en premier lieu les travaux de Raewyn Connell, qui travaille dès 1985 sur la question de masculinité et des études de genre. Elle soutient en outre que des inégalités subsistent entre les hommes eux-mêmes dans la société, mais aussi entre les hommes et les femmes. La masculinité hégémonique marginalise les féminités et les formes alternatives de masculinité (par exemple les identités masculines efféminées ou noires, ce qui pourrait nécessiter la publication de nouveaux articles à ce sujet).

Le catch renvoie alors aux stéréotypes basiques de l’homme et à sa masculinité hégémonique, permettant d’attirer un public majoritairement masculin. D’après l’anthropologue et sociologue américaine Danielle Soullière, le catch dégagerait 6 principaux messages sur la masculinité :

-  Les vrais hommes sont agressifs et violents
-  Les hommes règlent les choses physiquement
-  Un homme confronte ses adversaires et ses problèmes
-  Les vrais hommes prennent la responsabilité de leurs actes
-  Les hommes ne sont pas « pleurnichards » (traduction littérale du terme employé)
-  Les hommes sont des gagnants

« Les hommes hypervirils, les femmes hyperséductrices »

Les shows de catch envoient donc des messages importants concernant la virilité et le rôle qu’un homme doit avoir, notamment vis-à-vis la femme. D’après ce programme, l’homme doit être courageux sinon il sera dans le rôle du salaud, il doit être fort et combatif sinon il sera dans le rôle du lâche, l’homme ne doit pas pleurer sinon il sera dans le rôle du faible… Le catch donne donc une image d’héroïsation, d’identification parfois, mais aussi d’idéal masculin physique ainsi que moral dans la société.

Cette image renvoie à la notion d’« éloge stéréotypé de la masculinité », expliquée par Fabien Ohl. Selon le sociologue du sport à l’Université de Lausanne, le catch permet à l’homme de recréer des territoires de virilité. Ainsi, pour un enfant ou un adolescent, il devient facile de « s’identifier à ce manichéisme et de s’enfermer dans les normes de la masculinité – les hommes hypervirils, les femmes hyperséductrices ».

Les femmes ont été impliquées en tant que spectatrices et performeuses depuis le 19ème siècle, et dans la lutte professionnelle, comme l’affirme Sharon Mazer, « la masculinité est autant remise en jeu que les ceintures et les titres ». On peut alors se demander comment leurs représentations à la WWE renforcent l’idéologie hégémonique proposée.

La femme est longtemps apparue dans les programmes de catch comme un objet de désir masculin, de convoitise ou de jalousie. Les catcheuses devraient être fortes et musclées, afin d’impressionner le public et justifier leur place sur une scène aussi sacrée que le ring, à l’image des hommes. Cependant, les exigences sont toutes autres. Depuis ses origines, le catch féminin a toujours été différent de son voisin masculin. Christophe Lamoureux précise dans La grande parade du catch que celui-ci prend une autre tournure « scénique et dramatique ». Alors que le catch masculin met en scène un spectacle viril, proche du fétichisme pour l’auteur, grâce à une lutte entre deux corps en l’honneur de la masculinité hégémonique semblable au sport avec des actions portant sur les jambes, le cou et les chevilles, le catch féminin a pour sa part une symbolique beaucoup plus sexuelle et érotique.

En fait, Lamoureux distingue deux sortes de catch féminin : celui qui se rapproche plus ou moins de celui des hommes, avec les mêmes exigences techniques et physiques, et celui qui se rapproche de l’érotisme. Ce dernier se présente avec des tenues légères, parfois déchirées, avec des femmes issues d’un parcours de mannequinat et non pas de sportive. Cela renvoie aux deux définitions des sportives données par Catherine Louveau lorsqu’elle nomme la « femme bel-objet » qui possède une image positive et une esthétique valorisante, et la « femme hommasse » ou « virile », considérée comme un modèle repoussoir.

Dans La grande parade du catch, l’auteur relate les propos d’une catcheuse dans une interview accordée aux enfants du rock. Celle-ci décrit sa profession, et les différences existantes avec le spectacle masculin : « Ce qui change, c’est le public ! Sur le ring, je suis parfaitement consciente du désir physique que mon numéro inspire aux spectateurs, comme n’importe quelle strip-teaseuse. Ils sont à l’affut d’une prise qui nous mettrait dans une position érotique ou qui ferait craquer notre maillot. (…) Et puis, il y a les coups aux seins qui semblent les mettre en transe, on a l’impression que le sadisme des spectateurs ressort. »

En plus de mettre en scène la masculinité hégémonique des lutteurs, le catch profite de la présence des femmes sur le ring pour viser cette fois-ci la pensée hégémonique du public, avec ce sentiment de domination et de sadisme ressenti sur la femme depuis les gradins.

Les femmes dans le catch américain renvoient à un idéal de beauté traditionnel qu’il convient d’adopter. Des cheveux longs assortis à une poitrine chirurgicalement refaite, sans la moindre trace de graisse qui ressort sur le ventre ou sur les hanches. Une image fortement envoyée durant les années 1990 et 2000. Elles arborent des tenues courtes, laissant apercevoir leurs formes à la caméra. Alors que les commentateurs oublient rarement de mentionner le corps masculin comme un symbole de la force et de la puissance, le corps féminin sera décrit par sa plastique comme un objet sexuel.

Elizabeth au service du Macho Man

Mais avant cela, une autre forme de domination fait son apparition dans les années 1980. Miss Elizabeth et « Macho Man » Randy Savage sont les premiers protagonistes en couple dans ce divertissement sportif télévisé, que ce soit dans la vie réelle comme à l’antenne. Miss Elizabeth a été l’une des premières à sortir du moule de la femme type présente dans le catch notamment décrite par Lamoureux. Elizabeth était considérée comme « le symbole de la beauté idéale et de la femme parfaite ». Pour David Shoemaker, qui a consacré un chapitre à Miss Elizabeth dans son livre The Squared Circle: Life, Death, and Professional Wrestling, celle-ci était clairement exposée comme la possession d’un homme macho, mais n’était jamais affichée comme sexy mais plutôt comme charmante.

Le physique d’Elizabeth est d’ailleurs très régulièrement souligné à l’antenne et dans les interviews, notamment lorsque l’on s’adresse à Savage, le complimentant ainsi d’avoir une si belle femme, tel un trophée. « Attractive lady », « Gorgeous », « Wonderful », un maximum de qualificatifs anglais sont ainsi utilisés pour accompagner ses apparitions.

Cependant, même si les fans étaient supposés adorer Miss Elizabeth, ils devaient se souvenir qu’elle était surtout la petite amie de Randy Savage, en plus d’être un personnage à part entière du programme. Elle était ainsi parfois décrite par les commentateurs comme une distraction pour Savage, voire même une gêne lorsqu’elle se trouvait près du ring pour supporter son compagnon. Une sorte d’avertissement pour rappeler que les femmes peuvent affaiblir un homme, et que les hommes ne peuvent même pas faire confiance à une femme parfaite.

Randy Savage a bénéficié de l’image de Miss Elizabeth pour pouvoir développer son personnage de « Macho Man » et ainsi mettre en avant sa masculinité hégémonique. À l’inverse des autres managers (masculins), permettant astucieusement au lutteur de remporter la victoire suite à une triche subtile, Miss Elizabeth faisait simplement office de spectatrice passive, uniquement présente pour supporter son mari, grimaçant lorsque Savage souffrait sur le ring,  accroissant alors son image de pureté.

Le manager sert également à l’accoutumée de porte-parole du catcheur, faisant l’éloge de son protégé et communiquant à sa place. Mais pas avec Elizabeth, qui restait essentiellement aux côtés de Savage à le regarder parler dans les interviews. Les occasions de voir Elizabeth s’exprimer servent toujours à valoriser Savage.

« « Macho Man », excuse-moi de t’interrompre »
« Je supporte le « Macho Man » peu importe ce qu’il décide de faire, je crois en lui »
« Oui définitivement, je suis si fière de lui »

La parole est généralement donnée à Elizabeth par Savage lui-même, qui n’hésite pas à la chasser lorsque celui-ci le décide. Il lui coupe la parole, et répond aux questions qui sont destinées à Elizabeth. Il n’hésite pas à l’utiliser pour accentuer son caractère arrogant :

« J’ai acheté la robe pour elle donc elle est à moi. Elizabeth lève-toi… Tourne-toi pour leur montrer »

Le public affiche alors son soutien pour une femme restant à sa place, se rapprochant presque de l’archétype de la femme-objet, au physique gracieux, et pour un homme se montrant parfois irrespectueux avec sa compagne. Randy Savage apparaît également comme jaloux, affichant Elizabeth comme sa propriété. Le fait de voir un autre homme lui parler l’irrite, et l’amènera même à avoir une rivalité sur le ring avec Hulk Hogan.

C’est ainsi que la femme devient presque un enjeu et un prix pour les athlètes masculins. Lorsque Savage n’est pas engagé dans un match pour le titre, Elizabeth est quelquefois l’intérêt du combat, entre le Macho Man et un prétendant à sa femme. Le titre de champion n’est alors plus le gage de la masculinité, mais c’est bel et bien la femme qui le devient.

Mais comme annoncé précédemment, l’utilisation de la femme dans le catch prendra une toute autre tournure à partir de la décennie 90. Scott Beekman indique dans son ouvrage retraçant l’histoire du catch aux États-Unis que Vince McMahon, président de la WWE, en a profité pour recruter de jeunes filles, et non plus des athlètes ou des sportives, pour préparer l’ère des « Divas ». Ces femmes vont se mêler à des intrigues « hypersexualisées et avilissantes » selon les propos de l’auteur, impliquant souvent des concours de maillots de bain ou de vêtements déchirés, et l’humiliation publique de certaines femmes. Alors que la performance masculine dans le catch sert à détourner un regard érotique sur le corps des hommes, c’est tout l’inverse qui va se dérouler pour les femmes. Le début d’une période que la WWE souhaite aujourd’hui oublier…

A suivre…

Suivez moi sur Twitter : @BernardCls

A lire du même auteur sur Your Zone :
- “Le catch, ce sport qui n’en est pas un” : Partie 1 – Partie 2.

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