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La dictature des statistiques dans le football
Photo Panoramic

La dictature des statistiques dans le football

Les statistiques prennent une part de plus en plus importante dans le sport et notamment dans le foot. Alors, phénomène de mode ou outil indispensable aux clubs ?

Mais d’où vient cet essor des stats ?

Les statistiques dans le sport émergent d’abord de l’autre côté de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, la NBA, la MLB (Ligue de Baseball) sont très focalisées sur les statistiques avec des analyses toujours très poussées. Dans ces sports, basés sur une succession de phases arrêtées, les statistiques ont un rôle primordial en tant que mesure de performance et sont un indicateur objectif et très utilisé.

Pour le football, il faut remonter aux années 50. Au départ c’est un homme seul en Grande-Bretagne qui commence à relever des statistiques avec son bloc note : Charles Reep. Il va en tirer des conclusions intéressantes, comme celle que la plupart des buts surviennent à la suite d’actions de trois passes maximum. De ces conclusions va naître le fameux kick-and-rush qui, pour faire simple, consiste à envoyer de longs ballons vers les attaquants. Il va conseiller des clubs comme le Brentford FC en 1951 et, grande satisfaction pour lui, les résultats sont concluants et le club réussi à assurer son maintien. Ce système de jeu se propage progressivement dans tout le pays. Ici, les stats ont réellement influencé la manière de jouer des équipes.

Elles vont ensuite se développer à une vitesse fulgurante, jusqu’à occuper une grande place dans les clubs qui en ont les moyens.

Les stats, au service de la condition physique des joueurs 

Les statistiques peuvent être utilisées à de nombreuses fins et semblent indispensables à tous les clubs qui souhaitent perdurer au plus haut niveau.

Elles donnent accès à de nombreuses données physiques, qui permettent aux entraîneurs d’adapter les entrainements en fonction de la condition physiques des joueurs. Elles permettent donc d’éviter les blessures et de maximiser la performance en repérant les faiblesses des joueurs, les domaines qu’ils doivent travailler. Pour récolter ces données, les technologies GPS sont très utilisées, tout comme les cardiofréquencemètre.

Des technologies de tracking émergent également, qui permettent l’analyse des déplacements des joueurs grâce à des caméras disséminées tout autour du stade. Ce dispositif, édité par l’entreprise Amisco et qui permet de collecter pas moins de 4,5 millions de données par match, s’est propagé rapidement dans tous les plus grands stades d’Europe.

Un outil de préparation des rencontres 

De plus, les stats permettent de mieux préparer les rencontres et peuvent même influer sur l’élaboration de la tactique. L’analyse de sa propre équipe avec l’aide des chiffres peut aider à déterminer quel style de jeu serait le plus adapté. De ce fait, de nombreux nouveaux métiers émergent comme les analystes de performance, de plus en plus nombreux dans les clubs. Dans le top 5 de Premier League, les clubs ont entre 10 et 15 analystes. Leur rôle est d’analyser le jeu de l’équipe et celui de l’adversaire en se basant notamment sur les statistiques mises à leur disposition. Ils doivent repérer les problèmes au sein de l’équipe dans l’optique d’optimiser sa performance. Ces analystes sont de plus en plus importants et ont gagné en crédibilité et en influence au fil des années.

Les statistiques sont également un outil primordial pour le mercato. Certaines plateformes comme ProZone, Amisco ou encore Wyscout permettent de superviser des joueurs dans le monde entier. C’est un réel gain de temps et les recruteurs ne se déplacent qu’après avoir observé plusieurs matchs d’un joueur ciblé auparavant, limitant les mauvaises surprises. Ces plateformes ont permis l’émergence du Moneyball, qui consiste à recruter des joueurs dont le potentiel est sous-évalué par le marché. Les clubs, en se basant sur des statistiques et des vidéos, vont essayer de repérer des joueurs à fort potentiel avant qu’ils ne coûtent trop chers. Le baseball est d’ailleurs précurseur de cette pratique. On le voit justement dans le film « Moneyball » (en France : « Le Stratège »), qui raconte l’histoire de Billy Beane, ancien manager de l’équipe de baseball qui a accompli l’exploit de faire gagner la franchise d’Oakland en usant de cette méthode. Ce système est notamment utilisé par les clubs qui n’ont pas les moyens de s’acheter des joueurs déjà reconnus.

Toutes ces données sont générées par des entreprises spécialisées, qui revendent les données aux clubs ou encore aux médias. Les stats deviennent alors un business très compétitif où de nombreuses entreprises comme l’anglais Opta ou le français Amisco (devenu Stats) deviennent importantes.

Ses limites

Malgré tous ces points positifs que nous venons d’évoquer, les stats se heurtent à des limites qui montrent qu’elles nécessitent un usage rationnel.

Une statistique, par définition; est interprétable de plusieurs manières différentes et certaines ne sont pas objectives. Un exemple tout simple : celui du pourcentage de passes réussies. Imaginons un joueur qui a 95% de passes réussies alors qu’il ne fait que des passes en retrait et ne prend aucun risque, à l’inverse d’un joueur qui va prendre des risques avec de nombreuses passes entre les lignes qui vont permettre à son équipe d’être plus dangereuse. Cette comparaison parait simple mais des soi-disant experts dans les médias vont conclure sans réfléchir qu’un joueur a une meilleure qualité de passe que l’autre en ne se basant que là-dessus. La surinterprétation est donc une des limites majeures de l’usage des statistiques et c’est souvent dans les médias que le problème se matérialise.

Ensuite, les statistiques mènent à une individualisation du football. Les joueurs vont être de plus en plus focalisés sur leurs statistiques. Cela peut avoir un effet positif car cela peut permettre aux joueurs de repérer ses faiblesses. Mais cela peut aussi le mener à se focaliser sur lui à l’instar du collectif. Dans le pire des cas, le joueur va, par exemple pour un attaquant, préférer tirer plutôt que de faire une passe qui aurait mené à un but ; pour un milieu, assurer toutes ses passes et ne prendre aucun risque… Cependant l’influence d’un joueur ne se retranscrit pas que dans ses statistiques. Un exemple pertinent de cette dimension est donné par Daniel Fieldsen dans son livre « Dans les coulisses du football européen », où il raconte avoir assisté à un cours de Paul Power (scientifique à Prozone) : « il insistait sur le fait que le joueur qui ouvre l’espace pour le buteur n’est jamais mis en avant. Son entreprise a mis au point une technologie permettant de déterminer la meilleure décision à prendre dans tous les cas par n’importe quel joueur. Dennis Bergkamp, au cours de sa carrière, a créé autant d’occasions de but qu’il en a inscrit. Il était capable de filer entre les pieds des défenseurs, de s’infiltrer dans les espaces réduits, ce qui semait la confusion et permettait à Thierry Henry de conclure. Oui, statistiquement, si le passeur se nommait Patrick Vieira, Bergkamp n’était pas mis en avant. » Un autre exemple est donné par le journaliste et écrivain Romain Molina dans une de ses vidéos de sa chaîne YouTube où il met en évidence l’importance dans le football de « la prise d’information » en prenant l’exemple d’Isco, le joueur du Real Madrid, qui excelle en la matière. Et c’est encore une qualité que les stats ne peuvent calculer.

Les stats sont donc un excellent moyen pour les clubs de devenir toujours plus performants et pour les journalistes d’alimenter leurs émissions ou articles avec ce type d’informations. Néanmoins, il faut s’en méfier car elles peuvent piéger le lecteur et devenir un raccourci dangereux dans certains cas.

Pierre de Foucaud (@pierredefd)

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