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De l’œuvre de Guti
Photo Panoramic

De l’œuvre de Guti

Cheveux longs comme l’élégant Fernando Redondo. Cheveux blonds et bandeau blanc comme l’adolescent Sergio Ramos. Si, à ses débuts comme tout au long de sa carrière, le physique de Guti rappelle celui de ses coéquipiers sous la tunique blanche, tout le reste lui est singulier. La dégaine, l’allure, le jeu et le style. Et une dynamique de carrière qui le caractérise : imprévisible mais sublime. Fidèle vice-capitaine du Capitán Raúl, sculpteur du 5000ème but de l’histoire en Liga et du 500ème en Ligue des Champions de son club de cœur, El 14 a incontestablement marqué le football du XXIème siècle en ne disputant aucune compétition internationale avec la Roja et aucune de ses trois finales de Ligue des Champions. C’est à Madrid puis à Istanbul qu’il a balisé sa carrière et impacté la vie des admirateurs et de ceux qui l’entourent, gravant avec grâce leurs esprits pour l’éternité. Tacón de Dios. Talon de Dieu. Heel of God. Et depuis vingt-trois longues années, de 1995 à 2018, ce génie de Guti reste considéré comme un patrimoine du football espagnol. L’œuvre d’un artiste qui n’obéit à aucune règle. Un homme qui a imprégné les pensées et touché les cœurs de tout un public. Leyenda.

Lorsqu’il effectue ses premières foulées, trace ses premières lignes, alors que le XXème siècle s’apprête à accoucher, Guti ne sait pas encore qu’il donnera corps à une composition artistique exceptionnelle. 542 matchs joués pour le Real Madrid plus tard, trois Ligue des Champions, cinq Liga ornent le cadre d’un simulacre : son pied gauche, sa teinture blonde, sa personnalité, son inspiration unique, son univers sensible, son n°14… Guti. Mais le tableau est teinté d’une reconnaissance indue. Comme tout artiste en action dont le génie n’est pas brodé de la mémoire de son pays. Guti, un esthète fascinant devenu figure mémorable du plus beau jeu.

Des créations éclatantes

La scène se passe un dimanche soir à Madrid. Alors que les Dieux Ouraniens avaient décidé que la pluie s’abattrait sur la capitale espagnole, au sol, en son antre au Santiago Bernabéu, le divin Catorce avait prévu qu’elle ne gâcherait pas la fête. Et il a gagné. Dans la forêt éphémère de joueurs qu’organise le renvoi d’un centre venu de l’aile droite, une éclaircie s’est dessinée librement. Elle mettait un homme sous la lumière. Dos au but, alors qu’il semble destiné à relancer derrière, il délègue le cuir à l’opposé. Tacónazo. Lui, aux cheveux mi-longs, le n°14, est confiant. Le récepteur, au crâne rasé, le n°5, est étonné. Lorsqu’il reçoit la balle dans les pieds, il entre un micro monde ultra-intense, il est seul près du point de penalty, il n’a plus qu’à placer la balle au fond du but. Frappe du pied droit en lucarne. Gol. Après la surprise et le but, à son retour au monde réel, il trottine et célèbre.

Vint l’enchantement et le sarcasme occasionné par la délicatesse et la lumière de la passe. Marqué d’un large sourire sur son visage, il dirige son regard vers son coéquipier avec une fascination à son zénith pour son talent génial. Une passe du talon rompait l’imprévu lui-même, servait un autre divin de la maison blanche et marquait l’histoire. Il sait. Zidane le sait. Il est à la conclusion d’une nouvelle inspiration brillante de Guti. L’une des plus belles asistencia jamais réalisée. Stupéfiante et délicieuse.

Repetición plus de quatre ans après. La scène se passe cette fois-ci un samedi soir à La Corogne. Une nouvelle fois, le divin Catorce surpassa les colères venues du ciel. Au sol, au Riazor, dans la clairière éphémère de joueurs qu’organise une contre-attaque express venue de l’aile gauche, une traverse s’est dessinée soudainement. Elle mettait un homme sur le chemin de la lumière. Face au but, alors qu’il semble destiné à marquer, il délègue le cuir. Tacónazo. Lui, aux cheveux mi-longs, le n°14, est confiant. Le récepteur, au crâne rasé, le n°11, est étonné. Lorsqu’il reçoit la balle dans les pieds, il entre un micro monde ultra-intense, il est seul près du point de penalty, il n’a plus qu’à placer la balle au fond du but. Frappe du pied droit au sol. Gol.

Après la surprise et le but, à son retour au monde réel, il court et célèbre. Vint l’euphorie sans réserve occasionnée par la subtilité et la lumière de la passe. Marqué d’un large sourire qui ne se dissipe pas, il se dirige vers son coéquipier avec une fascination florissante pour son talent génial. Une passe du talon rompait l’imprévu lui-même, servait un homme venu conquérir la maison blanche et marquait l’histoire. Il sait. Benzema le sait. Il est à la conclusion d’une nouvelle inspiration brillante de Guti. L’une des plus belles asistencia jamais réalisée. Surprenante et symbolique.

Durant une décennie et demie, il a peint le jeu du Real Madrid. En passes courtes du talon, piquete, subtils petit-pont, passes verticales pour Morientes à Benzema, Raúl à Robben, Zidane à Higuaín, Figo à Ruud van Nistelrooy, Ronaldo le 9 à Ronaldo le 7. Esthète de cet art qu’est le jeu du ballon, il peignait avec une qualité rare. Rappelons ce toque à Bilbao en 2007, ce récital face à Villarreal en 2000, ces 45 minutes mémorables à Séville en 2010… et tant d’autres moments marqués dans l’histoire.

« Il y a des fois où dans le football, nous trouvons ces moments qui nous donnent de l’émotion, qui nous font lever de nos sièges, qui font que ce sport en vaut la peine. Des moments qui sont à la portée de seulement très peu de footballeurs. Guti est l’un de ceux-là. Un geste digne d’un magicien », affirme le présentateur du journal télévisé de la Cuatro le soir du match à La Corogne. « El Tacón de Dios » titrait la Une de Marca le lendemain. Un magicien dont la faculté est de briller. Qu’il soit en terre hostile ou chez lui, dos ou face à la consécration, au moment où on ne l’attend pas, Guti inventait des gestes, créait des instants uniques, des histoires pour la noblesse du jeu. Siempre. Si le football est le plus beau jeu par la manifestation constante de la créativité et de l’imagination et par sa soumission à l’incertitude, alors Guti, de par sa capacité à inventer des gestes et faire vivre des grands instants, était à lui seul le germe d’émotions uniques pour des milliers de mendiants.

Entre star et génie

L’œuvre d’une vie, l’œuvre d’un homme. Mais le tableau est partagé entre deux ambiances. Lumineuse d’un côté, pour son pied gauche, ses passes, sa vista. Ténébreuse de l’autre pour sa nonchalance, son look de rockstar, son comportement rebelle. Comme beaucoup d’artistes avant lui et ce peu importe l’art, la folie pour Van Gogh, l’idéologie pour Céline, c’est la dilettante qui vient assombrir l’ouvrage de Guti, dans un univers permanent entre génie pour certains et promesse pour d’autres.

Si tout au long de sa carrière, Guti n’a pas été reconnu unanimement par le monde du football, c’est pour sa personnalité quelque peu nonchalante. Comme le transcrit Edgar Morin : « Les adorateurs exigent de la star simultanément la simplicité et la magnificence ». Et Guti était l’expression la plus naturelle de la beauté du football, une beauté momentanée, qui provoque des sensations. De son pied gauche, au détriment du reste, il était obsédé par la création et était à lui-seul une bonne raison d’aller au stade. « La vie n’est pas mesurée par le nombre de respirations que nous prenons, mais aux moments qui sont à couper le souffle » écrit Maya Angelou, poète américaine. Lorsqu’il s’agit de peindre une image sur le terrain, Guti laissait une impression immortelle dans l’esprit, délaissant toujours dans la stupéfaction. C’est la marque des génies.

Et celle José María Gutiérrez Hernández, c’est aussi d’avoir laissé un geste à l’histoire du fútbol, une passe qui traverse les deux dernières lignes, « la passe à la Guti ». La « magnificence » de l’homme, c’est aussi celle d’émaner de la Cantera, de lutter face à l’arrivée de Galácticos et de demeurer à la Casa Blanca. Parce que les sentiments ne s’achètent pas. En 2000/2001, sous la demande de Del Bosque et en l’absence de Morientes, il évoluera en attaque et finira la saison avec 18 buts. En 2002, il retrouve le milieu de terrain alors que le Brésilien Ronaldo signe au Real Madrid après avoir propulsé sa nation à la gloire de la Coupe du Monde. Et d’autres encore. « Toutes les portes se ferment sur moi. Je m’améliorais comme milieu de terrain et Zidane est arrivé. Je m’améliorais comme attaquant et Ronaldo est arrivé. Je suis maintenant dans l’équipe nationale au milieu de terrain et Beckham vient » déclare-t-il en 2003. Après vingt-cinq années chez lui, Guti, madridista pur souche, est le symbole de la continuité dans l’ère mouvante de Ramón Calderón, plus au sens littéral qu’au sens positionnel.

Mais si Guti est rapidement devenu un divin pour ses supporters Madrileños, à l’échelle internationale son authenticité lui aura coûté une dépréciation du public. Sa personnalité captivante -et donc discordante-, son look excentrique, son train de vie de rockstar : « tu veux que j’aille sortir et danser à cinquante piges, avec mes enfants, c’est ça ? », « je suis jeune, j’ai envie de faire la fête avec mes amis jusqu’à 6 h. Maintenant, pas à 40 ans », ses séances de dragues devant les caméras, et son caractère rebelle lui donneront l’image d’un talent au manque de motivation, de professionnalisme. Alors qu’il était dans le chemin de la succession de Redondo, sa virtuosité unique fascina mais sa singularité divisa. La « simplicité », au sens d’être soi-même, était frappante. Mais pas celle au sens premier, d’une personnalité facile à comprendre.

Authentique au possible, au génie total, l’œuvre de Guti a pris forme à un moment où le monde du football a du mal avec ce qui ne rentre pas dans un cadre bien prospect. Telle est l’équation Guti : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant. Sa personnalité conflictuelle et son sens esthétique auront nourri une carrière exceptionnelle. Marquée de son génie sans limite et de moments d’éclats audacieux. Qu’on le veuille ou non, Guti est l’un des plus grands joueurs des années 2000. Sincère et génial. Quatre lettres. GUTI. Un numéro. 14. Une œuvre.

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