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De Forest Hills à Flushing Meadows, l’US Open rentre dans la démesure
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De Forest Hills à Flushing Meadows, l’US Open rentre dans la démesure

Suite de l’esquisse consacrée au tennis des années 70, centrée cette fois sur l’US Open. Plus que tout autre Grand Chelem, le tournoi américain s’est réinventé au cours de la décennie, pour prendre les traits que nous lui connaissons aujourd’hui.

1968-1973 : un tournoi qui se cherche

Lorsque le West Side Tennis Club pose ses bagages sur le site de Forest Hills en 1915, il devient l’un des plus grands clubs de tennis des Etats-Unis. Régulièrement visité dans le cadre de la Coupe Davis pour le Challenge Round, le site de Forest Hills va être le témoin privilégié des évolutions du tennis pendant 60 années de professionnalisme et d’amateurisme. L’US Pro y posera régulièrement ses bagages.

Aussi, au contraire de leurs homologues de Wimbledon, les dirigeants du club new-yorkais vont être aux premières loges de la différence de niveau entre amateurs et professionnels, durant près de 40 ans. Pour autant, il est curieux de constater que la fédération américaine ne se distinguera pas par son militantisme en faveur de l’Open. Lorsqu’en 1967 Herman David, directeur de Wimbledon, décrète que le prochain Wimbledon sera Open, l’USTA tarde à lui emboîter le pas, au point d’organiser en 1968 deux éditions du tournoi new-yorkais, la première réservée aux amateurs et la seconde ouverte aux professionnels. Dans les années 60, le tennis est perçu – à juste titre – comme un sport aristocratique réservé à des gourmets, et la césure entre amateurs et professionnels est alors très prégnante aux Etats-Unis. Il faut dire que la suprématie du tennis se joue à ce moment-là entre Laver et Rosewall chez les pros, entre Emerson, Newcombe et Roche chez les amateurs ; les Australiens dominent le tennis, les Américains sont rentrés dans le rang, et il n’est pas si évident que le meilleur joueur américain soit un professionnel : s’agit-il du quadragénaire Pancho Gonzalez ou des étoiles montantes Stan Smith et Arthur Ashe ?

Ce dernier semble apporter un début de réponse en 1968, en remportant les deux tournois new-yorkais coup sur coup. 11 ans après Althéa Gibson chez les dames, Ashe est le premier afro-américain, chez les hommes, à remporter le Grand Chelem américain, à une époque où la ségrégation raciale est une question plus que sensible. Passées deux éditions remportées par Rod Laver et Ken Rosewall, l’édition de 1971 semble enfin annoncer un renouveau, avec la première victoire de Stan Smith en Grand Chelem. Ian Kodès est l’un des grands animateurs de cette édition, en battant John Newcombe au premier tour – Kodès, pourtant double tenant du titre à Roland Garros, n’est pas tête de série… – et en venant à bout en cinq sets d’Arthur Ashe en demi-finale. Mais Smith reste le plus fort en finale, l’emportant au tie-break du quatrième set.

Mais dans cette période un tantinet euphorique des premiers pas de la période Open, on sent l’USTA gênée aux entournures dans cet environnement nouveau. Il n’y a pas de système de formation tennistique à proprement parler aux Etats-Unis, rien n’est centralisé, et le stade de Forest Hills symbolise l’aristocratie d’un sport nullement populaire et qui ne déplace guère les foules (95000 spectateurs environ par édition). Pour ne rien arranger, c’est un joueur de l’Est, Ilie Nastase, qui s’impose en 1972 en pleine guerre froide ; et encore un Australien, John Newcombe, en 1973. Circonstance aggravante, le gazon de Forest Hills ne soutient pas la comparaison en termes de qualité avec le gazon « royal » de Wimbledon. Lors de la finale de 1969 qui va sceller son Grand Chelem calendaire, Rod Laver, à la fin du premier set, demande – et obtient – la permission d’utiliser des chaussures à pointe, qui lui permettront de meilleurs appuis. Passée la perte de ce premier set, il ne laissera plus que cinq jeux en trois sets à son compatriote Tony Roche, qui lui aura l’impression de patauger dans un véritable marécage…

1974 : Jimbo au sommet

C’est en 1974 que l’US Open trouve le premier pilier qui va amorcer sa mue. A 22 ans, un joueur venu de l’Illinois déploie son tennis destructeur et offre au public de Forest Hills un spectacle qui tranche nettement avec ce qu’il avait l’habitude de voir jusqu’à présent. Il s’appelle Jimmy Connors. Ce n’est certes pas un inconnu, il était en quarts de finale l’année précédente (battu par Newcombe), et entretemps il a remporté ses deux premières couronnes en Grand Chelem, en Australie puis à Wimbledon.

La finale de 1974 va d’ailleurs être le remake de celle de Wimbledon deux mois plus tôt : en face de Jimbo se dresse le quasi-quadragénaire Ken Rosewall, tombeur du tenant du titre Newcombe en demi-finale. La finale sera à sens unique, l’Américain ne laissant que deux jeux au pauvre Rosewall dont les attaques en revers paraissent brusquement bien inoffensives… Jimbo innove avec ses trajectoires rasantes, avec surtout son revers à deux mains frappé à plat dans un mouvement de rotation horizontal caractéristique, une marque de fabrique qui détonne alors dans le tennis mais qui ne va pas tarder à faire école. Toujours est-il que ce jour-là une page de l’histoire se tourne définitivement, la balle va désormais aller nettement plus vite et cela se verra à l’œil nu.

Mais par-dessus tout, Jimmy Connors symbolise l’entrée du tennis dans une nouvelle peau. Ilie Nastase innove dans un registre proche, en devenant un amuseur public passant son temps à déconcentrer l’adversaire. En grognant sur le court, en affichant une arrogance et une rage de vaincre qui marqueront sa signature pendant près de deux décennies, et en multipliant les gestes obscènes, Connors va lui devenir le mauvais garçon, symbolisant la vulgarité, l’obscénité, et que les mamans américaines bien élevées défendront à leurs filles de fréquenter. Consigne, du reste, qui ne sera pas suivie par sa petite amie de l’époque, la si gentille et si bien peignée Chris Evert, qui gagne elle aussi ses premiers grands titres en 1974…

Bref, les messieurs en costard-cravate qui pilotent le stade de Forest Hills ont Jimbo sous les yeux, il est loin de les remplir d’aise, mais ils devront faire avec, et il n’est pas étranger à la formidable mue qui va frapper le Grand Chelem new-yorkais.

1975-1977 : Jimbo roi de la terre ?

La première idée des dirigeants du tournoi est de régler le problème de la surface ; c’est ainsi que le vieux stade de Forest Hills innove une première fois, en organisant son tournoi sur une surface inédite en Grand Chelem, le har-tru, la terre battue américaine. Plus rapide et moins glissante que la terre battue européenne, cette surface veut répondre aux impératifs de la télévision américaine ; elle s’avère nettement plus résistante aux deux semaines de compétition de haut niveau que ne l’était le vieux gazon, et la transition s’avère au final assez réussie. Néanmoins, ce changement de surface, à un moment où des milliers de courts en dur (les moins chers) se construisent à travers les Etats-Unis et dans le monde, ne renforce pas l’universalité de la surface. Il y a bien des terrains en har-tru sur le territoire américain, mais la surface reste « pittoresque » pour la majorité des joueurs.

Le nouveau roi Connors, devenu n°1 mondial à la faveur de son Petit Chelem de 1974, se présente en favori. Avec cinq finales consécutives au total de 1974 et 1978, Jimbo s’affirme comme le joueur à battre à New York, et ses trois finales sur le har-tru de Forest Hills entre 1975 et 1977 semblent accréditer l’idée qu’une victoire à Roland Garros aurait été à sa portée à cette période, s’il n’avait été exclu du French pour cause d’Intervilles.

Sa victoire face à Borg lors de la finale de 1976 semble plaider en ce sens. Deux éléments sont favorables à Connors sur ce match : la rapidité du har-tru, qui rend ses attaques en revers tout aussi meurtrières que le lift du Suédois, et la rage de vaincre de Jimbo, jamais aussi déchaîné que lorsqu’il joue à domicile. Le match, très serré, bascule dans le tie-break du troisième set remporté 11/9 par un Connors aux nerfs plus solides. En face, Borg, malgré ses progrès au service, n’affiche pas encore la régularité de métronome qui le rendra véritablement tyrannique les années suivantes. Il s’incline 6/4 dans le quatrième set, enregistrant une sixième défaite d’affilée face à l’Américain. Rappelons une fois de plus que la rapidité du har-tru avantage nettement Connors face à Borg, que cette surface ne peut être comparée réellement à la terre battue européenne, et que rien ne permet d’accréditer l’idée que Connors aurait dû remporter Roland Garros à cette époque.

Mais comment alors interpréter les deux défaites de Connors en finale, face à Manuel Orantès en 1975 et Guillermo Vilas en 1977 ?

Pour Orantès, la surface ne semble pas y être pour grand-chose. L’Espagnol, certes spécialiste de terre battue, a bien étudié la finale de Wimbledon disputée deux mois plus tôt, sur gazon, au cours de laquelle Arthur Ashe a donné une véritable leçon tactique à Connors. Il ne s’agit pas de contourner l’obstacle du terrible revers de l’Américain, mais de s’appuyer dessus. En servant long et lifté tout d’abord, en jouant mou et bas dans l’échange, toujours sur le revers, qui est à la fois le fusil de Connors, mais aussi son point faible en de telles circonstances. Ashe et Orantès peuvent ensuite prendre d’assaut le filet afin de refuser les échanges en cadence dans lesquels Jimbo est sans rival. Orantès applique à la lettre la tactique ayant déjà réussi à Ashe, et s’impose en trois sets face à un Connors qui déjoue totalement.

Quant à Guillermo Vilas, il est dans sa meilleure année en 1977, et son lift de gaucher atteint alors son plein rendement. Il est un des rares, à ce moment-là, à être capable d’encaisser le choc du fond du court avec Connors, et il va même démontrer sa capacité à sortir vainqueur du duel physique. La frappe lourde et puissante de Vilas use progressivement l’Américain, qui rate plusieurs occasions de prendre le large dans le troisième set, avant d’être essoré dans le quatrième, perdu 6/0. La confusion de la balle de match, tardivement annoncée faute, témoigne du climat de défiance qui entoure Connors : bien que la balle soit largement discutable, les supporters de Vilas se ruent sur le terrain pour le porter en triomphe, rendant impossible toute contestation ; et personne ne viendra sur le terrain pour réclamer qu’on rejoue le point…

Flushing Meadows, ou le basculement dans la folie

Pendant que se déroulent ces joutes tennistiques, l’USTA, consciente que la dimension du stade ne répond plus aux exigences d’un tournoi du Grand Chelem, avance plusieurs projets d’agrandissements du West Side Tennis Club ; mais les dirigeants du club refusent ces projets, sans doute pour laisser au stade de Forest Hills sa dimension humaine.

La Fédération américaine se penche alors vers un autre site, Flushing Meadows. A deux reprises, en 1939 et en 1964, ce site avait été aménagé pour la Foire internationale de New York, mais en ces deux occasions les travaux n’avaient pas abouti, laissant quelques bâtiments en friche. C’est sur les ruines d’un théâtre en plein air qu’est élevé le Stadium Louis Armstrong, en un temps record (10 mois), en même temps qu’une vingtaine de courts, tous en decoturf, un ciment assez rapide permettant à tous les styles de jeu de s’exprimer. Avec près de 7 hectares, ce nouveau stade, dont les finitions sont inexistantes pour la première édition de 1978, est enfin à la taille « Grand Chelem », d’autant qu’il lui reste encore une belle marge d’extension.

Ce que les dirigeants de l’USTA n’ont peut-être pas anticipé, c’est que le changement de stade va provoquer le changement de public, et la « couleur » du tournoi va s’en trouver révolutionnée. Situé dans le prolongement des lignes d’atterrissage de l’aéroport de la Guardia, Flushing Meadows est bruyant, très bruyant. Mais surtout, le public très huppé de Forest Hills fait place à une foule beaucoup plus populaire, plus bruyante, plus irrévérencieuse, plus investie dans le jeu. Ensuite, les multiples fast-foods, qui essaiment rapidement dans le stade le temps du tournoi, vont largement convenir à ce nouveau public… et embaumer les courts. Enfin, l’organisation de sessions nocturnes, déjà initiée à Forest Hills, se systématise et prend une ampleur sans précédent dans l’histoire du tennis, afin que les retransmissions télévisées puissent désormais accorder une place de choix à l’US Open en soirée. La programmation sera dictée par la télé mais, le tennis ayant désormais l’heure du prime time, ce sport va enfin rentrer durablement dans tous les foyers.

C’est ainsi un nouveau tournoi qui émerge en 1978, qui à vrai dire ne partage avec son prédécesseur de Forest Hills que la ville de New York, réputée aux mille visages… Et difficile de lui trouver deux visages aussi opposés que celui du sage, feutré et huppé tournoi de Forest Hills, et celui de la kermesse turbulente de Flushing Meadows. Sans transition, on passe de Carnegie Hall à Woodstock !

La fureur new-yorkaise

Dès 1978, et alors que le ciment est encore frais, Connors embrase le Stadium Louis Armstrong lors de son huitième de finale au couteau contre Adriano Panatta. L’Italien à la trajectoire météorique dispute ce jour-là l’un des plus beaux matchs de sa carrière, et se rapproche de la victoire lorsqu’il sert à 5/4 dans le cinquième set. Monstre de détermination, Jimbo fait son retard, et soulève même le stade un peu plus tard, en réussissant un exceptionnel passing de revers en bout de course pour s’offrir une balle de match. Ponctué d’une attitude « connorsienne », les bras levés face au public et le visage transfiguré par la fureur guerrière, ce point est sans doute le premier de la « saga » Flushing Meadows à passer et à repasser en boucle, traversant les décennies sans perdre une once de sa force ; il a sa place aux côtés de quelques autres points de folie réussis par le même Connors, notamment lors de son épopée de 1991. A dater de ce point, Jimbo ne fera plus qu’un avec son public, et ses adversaires devront se plier à cette réalité.

En 1979, le tennis se débarrasse définitivement de ses oripeaux de « sport de gentlemen » avec le deuxième tour McEnroe-Nastase, sorte de passage de témoin entre le mauvais garçon des années 70 et son successeur des années 80. Au début du quatrième set, l’orage éclate lorsqu’après une énième discussion avec l’arbitre, Nastase, qui ne se prive pas d’exciter le public qui le soutient bruyamment, refuse longuement de poursuivre le jeu. L’arbitre, pourtant chevronné, commet l’erreur de prononcer sa disqualification ; grondements de fureur dans le public, qui envoie des cannettes et des bouteilles sur le terrain, nécessitant l’arrivée de la police sur le court. Devant la pression d’un public prêt à tout casser, le directeur du tournoi désavoue son arbitre de chaise et annule la disqualification de Nastase ; le match reprend, et est remporté rapidement par McEnroe. Mais le lendemain, les éditoriaux se déchaînent contre le triste spectacle d’une interruption de 20 minutes sans motif évident, et s’interrogent sur l’avenir d’un sport dans lequel le public pourrait intervenir à sa guise pour renverser le cours d’une rencontre. 40 ans plus tard, ce match apparaît simplement comme le dépucelage douloureux d’un sport basculant définitivement, pour le meilleur et pour le pire, dans le camp des sports populaires.

Connors et McEnroe à domicile, Borg toujours battu

Avec respectivement quatre et trois victoires lors des sept premières éditions de l’US Open made in Flushing, McEnroe et Connors incarnent et installent définitivement le tournoi dans l’imaginaire collectif comme le Grand Chelem de toutes les démesures.

Le changement de stade coïncide pourtant avec l’arrivée de Björn Borg au sommet de sa carrière. Le Suédois pulvérise ses adversaires à Roland Garros, et confirme sa mainmise sur Wimbledon en 1977 et 1978 en prenant le dessus sur Connors, deux fois en finale. Mais à Flushing Meadows, rien ne convient réellement à Borg.

Ce n’est pas un problème de surface ; son lift n’a pas la même lourdeur que sur terre battue, en revanche son service amélioré est tout aussi efficace qu’à Wimbledon, et c’est en favori qu’il aborde l’US Open entre 1978 et 1981. Plutôt que d’invoquer une « malédiction » qui frapperait Borg à New York, penchons-nous sur trois explications majeures à ses échecs répétés, et qui ne font pas appel à des voix :

Connors et McEnroe sont déchaînés à New York, ils y jouent leur meilleur tennis, entre autres parce qu’ils se sentent parfaitement à l’aise avec le bruit et la fureur qui les entourent, même si le public n’est pas de leur côté. Leur jeu spectaculaire renforce l’attractivité de leurs matchs et l’implication du public. Ne parlons même pas des matchs qui les opposent l’un l’autre, en 1979 et 1980, où l’ambiance n’est même plus à la fureur mais à l’hystérie… Borg comptera au total deux défaites face à Big Mac et une face à Jimbo à Flushing Meadows.

Borg a une mauvaise vue la nuit, son temps de réaction n’est plus le même. C’est particulièrement visible en 1979, lorsqu’il tombe sous le terrible service de Roscoe Tanner qu’il ne parvient pas à retourner sous
la lumière artificielle.

Borg, enfin, comme tant d’autres joueurs (je pense notamment à Edberg), s’accommode mal du vacarme de Flushing Meadows, des papiers qui volent au gré du vent, des odeurs de fast-food, et d’un public qui manifeste pendant les points. « Iceborg » a besoin de calme et de recueillement pour optimiser sa concentration, et le public new-yorkais ne sait pas se taire. Sa défaite de 1980 en finale face à McEnroe doit beaucoup à un incident d’arbitrage à 3/3 dans le cinquième set, à la suite duquel Borg commet deux doubles-fautes, offrant sur un plateau le break fatal à son adversaire. Mentionnons au passage l’exploit physique hors du commun réussi par John McEnroe en 1980, vainqueur en cinq sets de Connors puis de Borg en simple, mais aussi en double aux côtés Peter Fleming, en cinq sets également, le tout en deux jours !

C’est ainsi que l’un des candidats majeurs au titre de plus grand champion de l’histoire, Björn Borg, n’a jamais inscrit son nom au palmarès de l’US Open. Malchance ? Sans doute un peu. Rappelons tout de même que le Suédois a remporté sa onzième couronne en Grand Chelem à 25 ans seulement, ce qui lui donne une avance sur les temps de Federer et Nadal (respectivement 9 et 10 grands titres au même âge). Afin de prendre la mesure de l’exploit, il faut rappeler que Borg n’a jamais disputé l’Open d’Australie après 1974, ce qui ne lui laissait que trois levées par an pour atteindre un tel record, alors que ses successeurs en ont eu quatre…

Une mue rapide

En une décennie seulement, l’US Open s’est donc totalement réinventé pour se forger une identité propre. Les gardiens du temple lui opposeront le sage Wimbledon, qui est resté dans l’imaginaire collectif comme le véritable musée du tennis car il est resté accroché à ses traditions. En migrant vers Flushing Meadows, l’US Open est entré dans une nouvelle peau et s’est positionné à la pointe de la modernité.

On peut critiquer à l’envi le public new-yorkais qui vient s’époumoner dans des tribunes farcies de hot-dogs écrasés, s’interroger sur la programmation démentielle du dernier week-end qui a si longtemps jeté un doute sur l’équité sportive de la finale, et ce pour des raisons d’horaires de retransmission à la télévision. Pour dire les choses clairement, on a le droit de juger l’US Open vulgaire.

Il n’en reste pas moins que les night sessions ont fait école chez les collègues de Melbourne et de Wimbledon, et que Roland Garros est désormais le vilain petit canard sur ce point, englué dans des querelles juridiques interminables sur les projets d’agrandissement.

Il n’en reste pas moins que le Grand Chelem new-yorkais est le premier à avoir proposé une surface « intermédiaire », permettant à tous les styles de jeu de s’exprimer. Les défauts inhérents au Grand Chelem new-yorkais sont bien connus, mais ils en constituent l’identité, et le tournoi propose un défi qui lui est propre. Hormis Björn Borg, tous les joueurs ayant dominé leur époque ont inscrit leur nom au palmarès du tournoi. Ils sont nombreux, d’ailleurs, à avoir connu de nombreux échecs avant de décrocher le graal new-yorkais.

Il n’en reste pas moins, pour finir, que le public de Roland Garros est le dernier en date à avoir réussi à inverser le cours d’un match parce qu’il avait pris en grippe un joueur, en l’occurrence une joueuse. Martina Hingis en 1999 en finale face à Steffi Graf, Serena Williams en 2003 en demi-finale face à Justine Hénin, ont subi une pression qu’elles n’avaient subi nulle part ailleurs de la part du public français. Le public de l’US Open a bien tenté d’aider la même Serena lors de sa demi-finale de 2015 face à Roberta Vinci, mais il a échoué. Je fais ce petit rappel à l’attention de mes chers compatriotes, volontiers sujets à une condescendance spontanée vis-à-vis de nos amis Yankees, mais qui jamais ne s’interrogent sur leurs propres comportements.

  1. avatar
    24 mai 2018 a 11 h 20 min
    Par Guga57

    Salut Enzo, je ne sais pas d’où tu tires tous ces détails mais c’est top. Agréable à lire et puis surtout (l’essentiel) on apprend plein de trucs ! Je n’avais jamais réalisé à quel point le folklore du tournoi avait changé en passant de Forest à Flushing. C’est vrai que l’US Open est particulièrement bruyant par rapport aux trois autres GC. Sinon pour revenir sur ta conclusion, en 2015, le public US avait effectivement tenté d’inverser la donne lors de la demie féminine entre Serena et Roberta Vinci, mais aussi (ne l’oublions pas) lors de la finale masculine où le public était chaud bouillant (la pluie ayant retardé le début du match, la bière avait coulé à souhait dans les travées de Flushing) si bien que Federer avait reçu un soutien sans précédent (encore plus grand que d’habitude) face à Djokovic. Mais à l’époque, le Serbe se nourrissait de l’adversité et l’attitude irrespectueuse du public à son égard n’avait faut que décupler ses forces.

    • avatar
      24 mai 2018 a 13 h 45 min
      Par Enzo29

      Salut Guga,

      En fait, cette série d’articles sur les années 70, c’est avant tout pour pallier mes propres carences sur l’histoire du tennis. Dans le débat éternel sur le GOAT, Laver et Borg sont régulièrement convoqués, mais je voulais tenter d’établir une grille de lecture qui permette de faire de véritables comparaisons. En fait, c’est impossible, et ce n’est pas seulement une histoire de matériel, c’est aussi une histoire de politique. Et c’est ce contexte-là qui m’intéresse. Ce que je voulais, c’est essayer de faire “vivre” cette époque autrement qu’avec des stats et des scores. Mais tout ce que j’écris, tu peux le retrouver par morceaux sur le web, et en français en plus !

      Pour Federer en 2015 je me rappelle effectivement d’un stade 100% derrière lui. Mais dans mon souvenir, ils n’ont pas non plus essayé de perturber Djoko, et le Serbe, muré dans sa concentration, ne s’est pas focalisé sur le public, contrairement à Hingis et Serena à RG. C’est sans doute pour cela, entre autres, que Djoko a gagné. Quant à Vinci, je me rappelle d’un point de folie qu’elle gagne au filet, et dans la foulée elle harangue le public pour réclamer quelques applaudissements ! Et ils lui ont répondu d’ailleurs, ils sont (un peu) bien élevés tout de même.

      Rien à voir avec Serena en 2003 à Paris, là ils la sifflaient au moment où elle armait son service, clairement ils essayaient de la faire rater. Peut-être l’Américaine n’était-elle pas irréprochable en terme de comportement, mais le public français avait été odieux avec elle.

  2. avatar
    24 mai 2018 a 11 h 25 min

    Salut Enzo,

    Très bon article comme toujours.

    Ah l’US Open, ses avions de la Guardia, ses tribunes bruyantes, ses odeurs de burger et de pizza, ses night sessions …

    Je pense qu’il faut mentionner qqch de très important, notamment sur l’édition 1984, qui est le Super Saturday avec la finale dames prise en sandwich par les demies messieurs. En 1984 le public du Queen’s fut gate avec d’abord McEnroe éliminant Connors en 5 sets, ensuite Navratilova battant Evert en 3 sets, et enfin Lendl sortant Cash en 5 sets.
    Egalement en 2010 et 2011, deux demies royales gagnées à chaque fois par Djokovic sur Federer.

    http://yourzone.beinsports.fr/tennis-us-open-la-dictature-du-super-saturday-68055/

    Ce super samedi avait pour inconvenient le temps de recuperation pour la finale du dimanche, avec cependant plus d’équité qu’à Melbourne avec une demie le jeudi et l’autre le vendredi chez les hommes.

    Un mot aussi sur l’édition 2001 qui s’est terminée en apothéose avec le quart sensationnel Sampras / Agassi et la finale Venus contre Serena Williams.
    3 jours avant les attentats terroristes du World Trade CEnter plongeant New York (et le monde) dans l’horreur …

    Pour Bjorn Borg, en 1978 il avait une ampoule au peid droit etvenait d’apprendre l’accident de son ami, voisin de palier à Monaco et compatriote Ronnie Peterson à Monza au GP d’Italie de F1, le pilote decedent par la suite à l’hopital de Milan du fait de l’incompétence des chirurgiens lombards …
    Bref comme context il y a mieux pour affronter un monstre tel que Jimmy Connors, qui devait venger l’affront de Wimbledon 1978 et aussi éviter qu’Iceborg ne fasse le Petit Chelem avant de venir tenter le Grand à Kooyong, perspective qui lui échappera aussi en 1980 par une autre défaite, contre Big Mac cette fois.

    Clairement Connors est le grand bonhomme de l’US Open depuis 1968 (ère Open), car si Federer et Sampras sont aussi quintuples vainqueurs du tournoi, il leur manque ce panache de Jimbo.
    Certes Petros a battu Corretja aux tripes en 1996 en quarts, Agassi en 1995 et 2001 dans de somptueux duels, quant à Rodgeur sa domination a été trop lisse et implacable pour susciter l’émotion nécessaire.
    une 6e victoire sur Nole en 2015, avec son SABR et à 34 ans, lui aurait permis de dépasser Jimbo. ce ne fut pas le cas …

    Mais place bientôt à Roland-Garros, demain on aura le tableau …

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      24 mai 2018 a 15 h 50 min
      Par Enzo29

      Salut Axel,

      Là tu élargis la perspective de l’US Open au-delà de ma fenêtre à moi, les années 70. J’avais lu ton article (super intéressant), mais c’est bien de le mettre en lien, ça complète le mien.

      Je crois tout de même que tu fais une (petite) erreur de chronologie pour 84 : la première demi opposait Lendl et Cash, la deuxième Connors à McEnroe. Un Connors-McEnroe en début de journée, alors que le samedi soir fait exploser l’audimat, c’est inenvisageable !

      Pour le “désavantage” de jouer le deuxième match, il faudrait regarder dans le détail, je ne suis pas sûr qu’il soit si décisif que ça. Comme désormais la finale se déroule le dimanche soir, l’avantage du samedi matin est plus relatif. Mais là où je ne te rejoins pas, c’est sur la comparaison avec l’Open d’Australie, qui offre une nuit de plus à l’un des deux finalistes certes, mais qui offre quand même au deuxième deux nuits de repos entre sa demi-finale et sa finale, ce qui n’est rien d’autre que le régime de chacun pendant tout le tournoi. A l’US Open, les deux finalistes n’ont qu’une journée de repos. Mais comme je l’indiquais dans l’article, c’est le défi de l’US Open. Je ne crois pas que le sort de l’une des finales se soit joué sur la programmation des demi-finales. Peut-être en 95 quand Agassi se blesse, mais c’est une blessure qui est en cause, pas la fatigue.

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        24 mai 2018 a 20 h 48 min

        Salut Enzo,

        Oui en effet j’ai bien compris qeu ton focus était sur les 70s mais le Super Saturday découle du gigantisme de Flyshing.

        D’ailleurs je me demande pourquoi on a choisi le nom de Louis Armstrong pour le Central.
        Le jazzman n’est pas né à NYC mais à la Nouvelle Orléans. Peut être une anecdote savoureuse comme pour notre aviateur réunionnais préféré …

        Pour en revenir à l’US Open de la fin des années 70, c’est surtout LE tournoi où les 3 monstres de l’époque pouvaient s’imposer, plus encore qu’à Wimbledon. Car Connors, Borg (bien que maudit dans le Queen’s) et McEnroe, c’est le plus beau trio de rois vu avant le Big Three Federer / Nadal / Djokovic. Désolé pour Lendl / Edberg / Becker en fin de 80s ou Sampras / Agassi / Courier au début des 90s …
        Connors l’écorché vif, Borg la montagne suédoise défendant bravement l’Europe, McEnroe le prodige dégoulinant de talent …

        Moi ce qui m’interpelle c’est surtout les personnalités si opposées : les sales gosses américains Connors et McEnroe, Ivan Lendl représentant le Rideau de Fer en pleine guerre froide, Borg le robot dominateur, Vilas et Nastase les romantiques latins, Gerulaitis le play-boy …

        Le tirage de RG est connu, c’est du régal pour Rafa, avec Djokovic vs Dimitrov en 1/8e de l’autre côté, et également Thiem vs Zverev en 1/4. Soit potentiellement un Djokovic (s’il bat Dimitrov et Goffin) contre le vainqueur du duel des germanophones.
        Bref Rafa n’aura qu’à cueillir le survivant en finale, du gâteau …

        • avatar
          25 mai 2018 a 9 h 20 min
          Par Enzo29

          Salut Axel,

          Pour le nom de Louis Armstrong je ne sais pas non plus, mais ça doit pouvoir se trouver ?

          Pour les comportements des uns et des autres… Là tu fais un teaser de ce que j’envisage pour l’article suivant, les “caractères” et l’apparition progressive du code de conduite. En l’occurrence, Connors, McEnroe et Nastase n’ont été rendus “possibles” que par l’absence d’un code de conduite. Ce qui leur donne un charisme naturel qui est dénié à la génération actuelle. Mais enlève le code de conduite d’aujourd’hui, je pense que tu trouveras de sacrés personnages…

          Pour Gerulaitis c’est d’un autre ordre selon moi, c’est juste un gars du top 5 de l’époque qui faisait la fête sans arrêt. Sur le court, pour ce que j’en sais, il était correct. Gerulaitis est surtout l’emblème d’une époque où les standards de professionnalisme étaient beaucoup plus relâchés qu’aujourd’hui.

          • avatar
            25 mai 2018 a 9 h 44 min

            @Enzo,

            Vitas Gerulaitis c’était un habitué du fameux Studio 54, the place to be à Big Apple à la fin des seventies, boîte de nuit où traînaient le NYC VIP de l’époque, de Robert Redford à Pelé et meme tout le Cosmos (Beckenbauer, Carlos Alberto …)

            Au sujet du code de conduite, dans le tennis peut être mais dans d’autres sports où les stars sont des “employés” d’une écurie de F1, d’un club de foot ou d’une équipe sponsorisée du peloton cycliste, clairement la communication est formatée …

            C’était pareil à l’époque es 70-80s avec de vrais personnages en foot (Best, Cruyff, Socrates, Maradona, Schuster, Chinaglia …), F1 (Hunt, Piquet …), cyclisme (Hinault, Agostinho …), boxe (Ali) …

            Federer a cette attitude constraint de Mister Perfect imposée par Lindt et consorts.
            Tout ça est trop 1er de classe et sent trop le savon, mais pas tennis specific on est d’accord, meme probleme un Lionel Messi, un Lewis Hamilton, un Chris Froome … Seule exception le néo-retraité Usain Bolt.

            Pour Louis Armstrong je regarderai à l’occasion si je trouve la clé de l’énigme?

          • avatar
            25 mai 2018 a 10 h 40 min

            Pour Louis Armstrong c’est a priori parce qu’il habitait le Queen’s, à Corona, localité bordée à la fois par Flushing Meadows et par Forest Hills … Corona où Satchmo mourut en 1971.

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